Une photographie partagée comme « Cavaillon 1964 – La place Gambetta » montre un décor que des générations de Cavaillonnais ont immédiatement reconnu.
Au centre se trouve cette étrange sculpture géométrique que presque personne n'appelait par son véritable nom.
Pour les habitants, c'était tout simplement :
« l'Étoile ».
Installée à la fin de l'année 1959, elle restera au cœur de la place Gambetta pendant plus d'un demi-siècle. On se donnait rendez-vous devant elle, les cortèges passaient autour d'elle, elle apparaissait sur les cartes postales et certains commerces finirent même par reprendre son nom.
Puis, en 2013, elle fut retirée de la place et transférée au carrefour Bellevue.
Mais pour comprendre pourquoi ce déplacement provoqua autant d'émotion, il faut remonter bien avant les années 1960.
Pourquoi la place Gambetta est-elle devenue un lieu central de Cavaillon ?
L'actuelle place Gambetta occupe depuis longtemps un emplacement stratégique de Cavaillon.
Au Moyen Âge, le secteur de la porte de la Couronne constituait l'un des principaux accès à la ville fortifiée. Une vaste esplanade s'étendait devant la porte et accueillit progressivement auberges et cafés.
Au XIXe siècle, sa situation au croisement des routes venant d'Avignon, de Marseille et du Luberon en fait un lieu privilégié pour les rassemblements, les marchés et les manifestations publiques.
La place prend officiellement le nom de Léon Gambetta en 1891.
Et cette appellation trouve son origine dans un épisode mouvementé de l'histoire politique locale.
En 1876, Léon Gambetta connaît une visite mouvementée à Cavaillon
Le 17 février 1876, Léon Gambetta se trouve à Cavaillon dans le contexte des élections législatives.
Sa visite tourne mal.
Les documents de l'Inventaire général du patrimoine rappellent même qu'un monument sera plus tard élevé en réparation de l'attentat commis contre lui lors de ce passage à Cavaillon.
L'épisode laisse une trace suffisamment forte pour que les républicains cavaillonnais souhaitent honorer Gambetta.
Mais le projet va prendre des années.
En 1907, un grand monument à Gambetta est inauguré sur la place
Après plusieurs tentatives et une longue recherche de financement, le monument est finalement achevé.
Il est inauguré le 4 septembre 1907, date anniversaire de la proclamation de la IIIe République.
L'ensemble est imposant.
Il comprend un grand socle de pierre, le buste de Léon Gambetta et une figure allégorique féminine en bronze représentant la République.
Le sculpteur est Félix Charpentier et l'architecte départemental Tourtet.
Avant l'Étoile, c'est donc Gambetta qui domine réellement le centre de la place.
En 1932, le monument Gambetta est déjà déplacé
La transformation de la place ne commence pas dans les années 2000.
Dès 1932, la circulation impose de repenser son aménagement.
Un projet de l'architecte Olagnier prévoit l'élargissement de la place et le monument est déplacé vers son extrémité sud.
Le gigantesque socle disparaît alors en grande partie et le buste de Gambetta se retrouve installé sur une stèle beaucoup plus modeste.
Puis vient la Seconde Guerre mondiale.
La figure de bronze accompagnant Gambetta est victime des réquisitions de métaux en 1943.
Après-guerre, le centre de la place est donc disponible pour un tout nouveau projet.
Et celui-ci va être radicalement différent.
En 1956, Cavaillon imagine une fontaine très moderne
À cette époque, le maire de Cavaillon est Fleury Mitifiot.
Pour aménager le nouveau rond-point, il souhaite créer une grande fontaine.
L'architecte marseillais Philippe Guidoni propose en 1956 quelque chose de particulièrement audacieux :
Un polyèdre étoilé
La forme géométrique rappelle les polyèdres associés à Pythagore et devait symboliser :
la pureté, l'harmonie, l'équilibre et la juste mesure.
Pour une petite ville provençale des années 1950, le choix est résolument moderne.
En 1959, le polyèdre devient l'Étoile de Cavaillon
À l'origine, Philippe Guidoni imagine une sculpture réalisée en verre trempé.
Mais la réalisation se révèle trop difficile et trop coûteuse.
Le projet est donc modifié.
La sculpture est finalement réalisée en bronze par la fonderie marseillaise Roure et installée à la fin de l'année 1959.
C'est elle que les Cavaillonnais vont bientôt appeler :
L'ÉTOILE.
Le catalogue historique publié par la Ville de Cavaillon situe également le polyèdre autour de 1960 et le décrit comme la sculpture dominant la fontaine de la place Gambetta.
L'Étoile n'était pas seule au milieu d'un rond-point
C'est un détail important, car lorsque l'on voit aujourd'hui le polyèdre isolé sur son nouvel emplacement, on ne comprend plus forcément la composition d'origine.
Le polyèdre se trouvait au milieu d'une véritable fontaine.
Autour de la sculpture :
de l'eau,
des jets,
des fleurs,
une jardinière circulaire,
et une calade de galets représentant des vagues.
Des galets gris formaient les vagues tandis que les galets blancs figuraient le fond.
Certains souvenirs reviennent d'ailleurs précisément sur cette association entre le polyèdre, l'eau et les fleurs.
Autrement dit, l'Étoile n'avait pas été conçue comme une sculpture posée seule sur un socle.
Elle faisait partie d'un décor complet.
En 1964, l'Étoile est encore presque neuve
La photographie partagée est donnée comme datant de 1964.
Si cette datation est exacte, l'Étoile n'a alors que quatre ou cinq ans.
Elle est donc encore un élément relativement nouveau du paysage cavaillonnais.
Mais le succès semble avoir été rapide.
Un habitant arrivé à Cavaillon en 1969 raconte ainsi avoir été immédiatement émerveillé par le polyèdre. Il se souvient également d'un bazar situé en face, avec ses jouets.
C'est précisément là que les souvenirs deviennent intéressants.
Car derrière l'Étoile apparaissent progressivement les commerces et les habitudes quotidiennes de la place.
Quels commerces entouraient la place Gambetta dans les années 1950 et 1960 ?
Une vue aérienne conservée et publiée par la Ville de Cavaillon, datée d'environ 1955, permet de mettre des noms sur plusieurs bâtiments.
On y reconnaît notamment :
la Société Générale ;
le café de la Fourmi ;
l'entrée de l'Hôtel Moderne ;
les Dames de France ;
le Grand Café d'Orient ;
le cinéma Palace ;
la Banque de France ;
et la Cigale.
Cette photographie municipale est antérieure d'environ une décennie au cliché présenté comme datant de 1964, mais elle permet de comprendre l'environnement commercial dans lequel le futur rond-point de l'Étoile est apparu.
Le café de la Fourmi est resté dans les souvenirs
Le nom de la Fourmi réapparaît encore dans les souvenirs.
Une personne demande ce qu'est devenu le bar, tandis que d'autres indiquent que l'établissement aurait changé de nom.
La présence historique du café de la Fourmi à cet endroit est, elle, confirmée par la documentation municipale.
Le Moderne réapparaît lui aussi dans la mémoire locale
Un autre habitant se souvient avec précision du Bar ou Hôtel Moderne et évoque même son parrain, qui aurait tenu l'établissement.
Ce dernier détail demeure un témoignage familial à vérifier, mais l'existence de l'Hôtel Moderne autour de la place est bien attestée par les archives municipales.
Une photographie ancienne peut ainsi faire ressurgir bien plus que des bâtiments :
elle fait revenir les noms des personnes qui les faisaient vivre.
L'Étoile devient un véritable point de rendez-vous à Cavaillon
C'est probablement l'information la plus importante apportée par les souvenirs des habitants.
L'Étoile n'était pas seulement :
une fontaine,
une sculpture,
ou un rond-point.
Elle servait de point de rendez-vous.
Une Cavaillonnaise se souvient :
« C'était notre point de rendez-vous quand on était jeune, on se rejoignait à l'Étoile. »
Difficile de trouver meilleure explication à l'attachement qui subsiste aujourd'hui.
Quand quelqu'un disait :
« On se retrouve à l'Étoile »,
il n'était pas nécessaire de préciser l'adresse.
Tout le monde savait où aller.
L'Étoile devient même plus célèbre que le nom officiel de la place
Le phénomène est assez amusant.
Officiellement, il s'agit toujours de la place Léon-Gambetta.
Mais dans le langage courant, la sculpture finit pratiquement par rebaptiser le lieu.
On parle :
du rond-point de l'Étoile,
de la place de l'Étoile,
ou simplement :
de l'Étoile.
Un témoignage résume très bien ce phénomène : à cette époque, lorsque quelqu'un parlait de « l'Étoile à Cavaillon », l'expression possédait immédiatement une signification précise.
Certains visiteurs l'appelaient même « le hérisson »
Le polyèdre ne plaisait pourtant pas à tout le monde.
Son architecture extrêmement moderne provoquait déjà des commentaires.
Fleury Mitifiot racontera beaucoup plus tard que certains visiteurs allemands utilisaient le terme « Stern », étoile en allemand, tandis que d'autres surnommaient la sculpture :
« le Hérisson ».
L'ancien maire répondait avec humour que cela signifiait en quelque sorte :
qui s'y frotte s'y pique.
La polémique sur son esthétique n'est donc pas née en 2013.
Elle existe pratiquement depuis son installation.
Une sculpture présente sur les cartes postales de Cavaillon
Avec les années, pourtant, le polyèdre devient indissociable de l'image de la ville.
Un habitant se rappelle qu'il figurait sur de nombreuses cartes postales et même dans une publicité de la Caisse d'Épargne.
Une autre personne explique posséder encore aujourd'hui une carte postale de la place avec l'Étoile.
C'est révélateur.
Une œuvre d'art moderne qui avait pu surprendre lors de son installation était devenue, quelques décennies plus tard, un symbole de Cavaillon.
Corso, fête du melon et victoires sportives : on se retrouvait autour de l'Étoile
La place ne servait pas seulement à la circulation automobile.
Selon l'histoire locale publiée à partir des Archives municipales, l'Étoile était régulièrement investie lors des grandes manifestations cavaillonnaises :
le Corso,
la fête du melon,
les célébrations sportives
et les rassemblements populaires.
Voilà pourquoi un simple rond-point peut devenir beaucoup plus important qu'il n'en a l'air.
Les habitants n'étaient pas attachés uniquement au bronze.
Ils étaient attachés à ce qui s'était passé autour.
Pendant plus de cinquante ans, la place Gambetta et l'Étoile ne font presque plus qu'un
Les décennies passent.
Les voitures changent.
Les magasins changent.
Les immeubles apparaissent.
Mais le polyèdre reste.
Une publication officielle de la Ville montrant le centre de Cavaillon dans les années 1990 présente toujours le rond-point de l'Étoile et sa fontaine comme l'un des éléments immédiatement reconnaissables du centre ancien.
Entre son installation en 1959 et son départ en 2013, il aura ainsi passé plus d'un demi-siècle au même endroit.
Pour plusieurs générations, Cavaillon sans l'Étoile à Gambetta était tout simplement difficile à imaginer.
En février 2013, l'Étoile disparaît de la place Gambetta
Puis vient la grande transformation.
Dans le cadre du réaménagement de la place, le polyèdre est retiré en février 2013.
L'opération provoque immédiatement de nombreuses réactions.
Dans les souvenirs recueillis, plusieurs habitants racontent même s'être réveillés un matin et avoir découvert que l'Étoile n'était plus là.
Certains témoignages affirment que le retrait se serait déroulé très tôt le matin et utilisent encore aujourd'hui des mots extrêmement sévères pour évoquer la décision.
Ces précisions relèvent cependant de souvenirs et d'opinions d'habitants : je ne les présenterais pas comme une chronologie officielle sans document municipal supplémentaire.
Une chose est en revanche certaine :
LE DÉPLACEMENT A PROVOQUÉ UNE FORTE NOSTALGIE.
L'Étoile n'a pas été détruite
C'est important de le préciser.
Contrairement à d'autres monuments disparus dont nous avons raconté l'histoire, le polyèdre de Cavaillon existe toujours.
En mars 2013, Le Dauphiné Libéré annonce que l'Étoile doit être réinstallée au rond-point de Bellevue, légèrement plus loin que son emplacement historique.
C'est là qu'elle se trouve depuis.
Un témoignage local la situe encore aujourd'hui dans le secteur du pont proche de Super U et regrette surtout qu'elle soit, selon son auteur, moins mise en valeur qu'autrefois.
Le sentiment revient régulièrement :
ce n'est pas l'Étoile elle-même qui a disparu, c'est son contexte.
Pourquoi l'Étoile paraît-elle différente à Bellevue ?
Sur la place Gambetta, l'Étoile appartenait à une composition.
Il y avait :
la fontaine,
les jets d'eau,
les fleurs,
la calade,
les bâtiments,
les cafés,
les passants,
les voitures,
et surtout des décennies de souvenirs.
À Bellevue, la même sculpture est placée sur un autre socle, dans un autre environnement.
C'est probablement ce qui explique cette réaction d'une Cavaillonnaise :
elle est toujours là…
mais on n'y fait plus attention de la même manière.
Un monument peut donc rester intact matériellement tout en perdre une partie de sa signification lorsqu'on le change d'emplacement.
La place Gambetta a elle aussi complètement changé en 2013
Le départ du polyèdre accompagne une réorganisation plus vaste de la place.
Le Dauphiné Libéré rappelle que les travaux de 2013 ont profondément réaménagé les lieux et remis notamment davantage en valeur le buste de Gambetta.
La place est aujourd'hui beaucoup plus minérale et organisée différemment.
Mais elle reste un espace central de Cavaillon.
Un document municipal récent la décrit encore comme un carrefour des principaux axes commerçants et comme le point de départ de la rue de la République, l'un des axes structurants du centre ancien.
Et la Ville continue d'y organiser concerts, bals et grandes manifestations.
Était-ce vraiment mieux avant ?
Les photographies anciennes produisent presque toujours le même phénomène.
Pour beaucoup, elles réveillent immédiatement la nostalgie.
L'Étoile est qualifiée de « fierté de Cavaillon », de « joyau » ou de symbole de la jeunesse.
Mais tout le monde n'est pas du même avis.
Certains habitants rappellent que l'appréciation esthétique reste subjective.
D'autres préfèrent le Cavaillon actuel et estiment que l'on ne peut pas attribuer toutes les difficultés du centre-ville à la transformation de la place.
C'est probablement la meilleure manière de regarder ces photographies :
sans prétendre que tout était forcément mieux avant, mais sans oublier ce qui a été perdu.
Ce que les archives ne peuvent pas raconter
Les archives peuvent nous donner :
1876, 1891, 1907, 1932, 1956, 1959, 1964, 2013.
Elles permettent de retrouver Gambetta, Fleury Mitifiot, Philippe Guidoni, la fonderie Roure et les grands réaménagements successifs.
Mais elles racontent moins bien :
le jeune arrivé à Cavaillon en 1969 qui reste émerveillé devant le polyèdre et se souvient encore du bazar aux jouets situé en face ;
les Cavaillonnais qui disaient simplement :
« On se retrouve à l'Étoile » ;
les habitants qui se rappellent encore l'association de l'eau, des fleurs et du polyèdre ;
la personne qui possède toujours dans ses affaires la carte postale de l'Étoile ;
ou l'habitant qui se souvient du Moderne parce que son propre parrain y travaillait.
Pour l'historien, l'Étoile est une sculpture de bronze installée en 1959.
Pour quelqu'un qui avait quinze ans à Cavaillon dans les années 1960…
elle peut être l'endroit où il retrouvait ses copains le samedi après-midi.
Et cette différence change complètement la manière de regarder une vieille photographie.
L'Étoile de Cavaillon est devenue un monument de la mémoire locale
L'histoire de l'Étoile est finalement assez étonnante.
Lorsqu'elle apparaît en 1959, elle est une œuvre résolument moderne, suffisamment étrange pour être surnommée « le Hérisson ».
Quelques décennies plus tard, elle est devenue tellement familière que la place Gambetta elle-même est communément appelée :
la place de l'Étoile.
Puis on la déplace.
Et soudain, les Cavaillonnais réalisent à quel point elle faisait partie de leur paysage quotidien.
Elle existe toujours.
Elle n'a pas été fondue.
Elle n'a pas été détruite.
Mais pour beaucoup d'anciens habitants, son véritable emplacement restera toujours la place Gambetta.
C'est peut-être pour cela qu'une photographie de 1964 provoque encore autant de réactions soixante ans plus tard.
On n'y voit pas simplement un rond-point.
On y voit :
le lieu où l'on se retrouvait.
3. QUESTIONS AUX LECTEURS
Qui se donnait rendez-vous « à l'Étoile » dans les années 1960, 1970 ou 1980 ?
Qui se souvient du café de la Fourmi, du Moderne, du bazar aux jouets ou d'autres commerces autour de la place Gambetta ?
Quelqu'un possède-t-il une carte postale, une publicité ou une photographie familiale prise devant le polyèdre ?
Et si la décision vous appartenait aujourd'hui : remettriez-vous l'Étoile sur la place Gambetta ou la laisseriez-vous à Bellevue ?
4. SOURCES DOCUMENTAIRES
Région Sud – Inventaire général du patrimoine culturel, dossier du monument à Gambetta : visite de Gambetta en 1876, érection du monument en 1907 et déplacement en 1932.
Ville de Cavaillon – Archives municipales, catalogue « Cavaillon vu du ciel » : identification des commerces autour de la place vers 1955 et photographie du rond-point de l'Étoile dans les années 1990.
Cavaillon Infos / Archives municipales, historique de la place Gambetta : projet de Philippe Guidoni en 1956, réalisation du polyèdre en bronze en 1959, fontaine, calade et rôle de l'Étoile dans les manifestations populaires.
Le Dauphiné Libéré, documentation sur le réaménagement de la place et le déplacement du polyèdre de Gambetta vers le rond-point de Bellevue en 2013.
Ville de Cavaillon, documents contemporains sur la place Gambetta et son rôle actuel dans le centre-ville.
5. MÉMOIRE LOCALE
Compléments issus de témoignages publics et de souvenirs familiaux recueillis auprès d’habitants.