mercredi 2 septembre 2026

Les Halles des Cordeliers Lyon racontées par ceux qui les ont vraiment connues

Les Halles des Cordeliers Lyon racontées par ceux qui les ont vraiment connues

 

Les archives permettent de connaître les dates, l’architecture et l’organisation des Halles des Cordeliers.

Mais elles ne racontent pas forcément l’odeur du poisson, les grenouilles qui sautaient dans les rigoles, les carpes rapportées vivantes à la maison ou la gratinée mangée à cinq heures du matin.

Ce sont les anciens habitués qui permettent aujourd’hui de retrouver cette autre histoire des Halles : celle du quotidien.

Des carpes vivantes et des anguilles fumées

Parmi les souvenirs les plus étonnants, une personne raconte que ses parents avaient chacun leurs habitudes.

Son père achetait des anguilles fumées tandis que sa mère achetait des carpes… vivantes.

La présence de poissons encore vivants revient d’ailleurs dans plusieurs souvenirs.

Une autre ancienne cliente raconte que, pour les repas de fête et particulièrement en fin d’année, sa mère tenait absolument à faire ses achats aux Cordeliers.

Elle garde surtout le souvenir des grenouilles que l’on pouvait alors acheter aux Halles, dont elle estime n’avoir jamais retrouvé ensuite l’équivalent.

Les grenouilles sautaient jusque dans les rigoles

Un témoignage apporte même une image particulièrement vivante de l’intérieur des Halles :

des grenouilles vivantes pouvaient sauter dans les rigoles.

On est loin des étals parfaitement aseptisés des marchés modernes.

Les Halles étaient un lieu où les produits arrivaient dans un état parfois extrêmement proche de celui dans lequel ils avaient quitté leur lieu d’élevage ou de pêche.

Cela explique aussi l’eau qui coulait régulièrement au sol, autre détail très présent dans les souvenirs.

Le sol mouillé et cette odeur que personne n’a oubliée

Curieusement, lorsqu’on demande aux anciens ce dont ils se souviennent, beaucoup ne commencent ni par le bâtiment ni par les étals.

Ils parlent de l’odeur.

Une forte odeur de poisson semble avoir marqué des générations d’enfants.

Certains se rappellent également le sol continuellement humide ou couvert d’eau.

Une ancienne cliente, qui accompagnait sa mère ou sa grand-mère, se souvient d’avoir traversé les allées en regardant les fameux bars où l’on mangeait les huîtres.

Elle résume son souvenir par trois choses : l’odeur de poisson, l’eau au sol et les « wagons ».

Les « wagons », ces petits bars dont les Lyonnais se souviennent encore

Ces fameux « wagons » constituent probablement l’un des éléments les plus intéressants de la mémoire des Halles.

Plusieurs personnes utilisent spontanément ce surnom.

Il semble qu’il s’agissait de petits espaces de restauration disposés le long des allées, dans lesquels ou devant lesquels on venait déguster huîtres et fruits de mer.

Certains possédaient, selon un ancien habitué, des portes coulissantes.

Le service pouvait s’effectuer directement depuis l’allée.

Et là, les habitudes lyonnaises étaient parfois surprenantes.

Une andouillette à 9 heures du matin

Un homme qui accompagnait régulièrement son père aux Halles le dimanche matin se souvient encore de ces bars-restaurants.

On y dégustait des fruits de mer accompagnés de Mâcon blanc.

Mais pas seulement.

Il raconte avoir vu servir des andouillettes dès neuf heures du matin.

À l’époque, cela ne semblait manifestement choquer personne.

Les Halles n’étaient pas uniquement un endroit où l’on venait acheter son repas : on pouvait commencer la journée en mangeant sur place.

Huîtres, saucisson brioché et verre de blanc

Un autre souvenir décrit presque un menu du dimanche matin :

huîtres, saucisson brioché et verre de vin blanc.

C’était, selon son auteur, « une autre vie ».

À l’automne, une famille avait encore une autre habitude.

Après être passée par le quai Saint-Antoine, elle allait aux Halles boire du vin blanc doux.

Ces petits rituels saisonniers montrent combien les Cordeliers s’inscrivaient dans la vie quotidienne des familles lyonnaises.

La gratinée à quatre ou cinq heures du matin

Et certains arrivaient beaucoup plus tôt.

Un ancien habitué se rappelle la gratinée à quatre heures du matin.

Un autre précise même :

la gratinée à l’oignon à cinq heures le dimanche matin.

Ce détail mérite presque à lui seul de figurer dans l’histoire des Halles.

Car il montre que le lieu appartenait aussi au Lyon nocturne : travailleurs, fêtards et habitués pouvaient s’y retrouver alors que la plupart des habitants dormaient encore.

Dans les années 1940, certains y prenaient déjà leur petit déjeuner

Cette tradition ne semble pas avoir commencé dans les années 1960.

Une personne raconte que son père travaillait dans les années 1940 à la Banque Franco-Chinoise.

Avec ses collègues, les Halles faisaient déjà partie des endroits où ils allaient prendre leur petit déjeuner.

La génération suivante conservait donc des habitudes probablement beaucoup plus anciennes.

À Pâques, on venait acheter le cabri

Les fêtes avaient également leurs produits particuliers.

Une Lyonnaise se rappelle être venue avec son père acheter du cabri à Pâques.

Elle se souvient également des petits crabes.

D’autres commentaires associent les Halles aux volailles, aux huîtres et aux grands achats réalisés avant Noël et le jour de l’An.

Pour de nombreuses familles lyonnaises, un repas de fête commençait donc par un passage aux Cordeliers.

À Noël, des jeunes venaient travailler quelques semaines aux Halles

Un autre témoignage permet de découvrir les Halles du côté des employés temporaires.

Un ancien raconte avoir travaillé, lorsqu’il était jeune scout, pendant plusieurs fêtes de Noël chez différents commerçants :

les huîtres Monestier, le volailler Cullet et le traiteur Coudert.

Un autre témoin raconte qu’il allait voir sa mère, qui travaillait aux Halles, puis qu’il y travailla lui-même une quinzaine de jours en décembre pour vendre des huîtres.

Les fêtes de fin d’année devaient donc constituer une période d’activité considérable.

Joseph Bonjour, surnommé « Gigot »

Les témoignages permettent également de sauver de l’oubli des noms et des surnoms qui ne figurent pas nécessairement dans les histoires générales des Halles.

L’un d’eux évoque Joseph Bonjour, qui aurait tenu dans les années 1960 et 1970 un commerce nommé « Les Comptoirs de l’Agneau ».

Mais les habitués le connaissaient surtout sous son surnom :

« Gigot ».

Un détail minuscule, peut-être, mais exactement le genre de détail qui faisait la personnalité des anciennes Halles.

Rousseau : des huîtres dégustées en famille dès les années 1960

La Maison Rousseau est mieux documentée historiquement, mais les commentaires apportent autre chose : le souvenir personnel des clients.

Une Lyonnaise raconte être venue avec sa mère vers 1965-1966 manger des huîtres chez Rousseau.

Sa propre fille, âgée alors d’environ cinq ans, en mangeait elle aussi.

Trois générations pouvaient ainsi partager le même rituel autour des huîtres.

Fromagerie Guilland, charcuterie Sibilia et autres noms oubliés

D’autres noms surgissent au détour des souvenirs :

la fromagerie Guilland,
la charcuterie Sibilia,
les huîtres Monestier,
le volailler Cullet,
le traiteur Coudert,
les Comptoirs de l’Agneau de Joseph Bonjour dit « Gigot »,
sans oublier Rousseau et un vendeur d’huîtres que certains appellent simplement Léon.

Ces noms mériteraient aujourd’hui d’être confrontés aux listes de commerçants conservées dans les archives.

Car derrière chaque enseigne se trouvait probablement une famille et toute une histoire.

Une fromagerie familiale aux Halles vers 1900

La mémoire familiale permet même de remonter bien avant les années 1950.

Un descendant affirme que son arrière-grand-père tenait déjà une fromagerie aux Halles vers 1900.

S’il était possible de retrouver son identité dans les registres de commerçants, on pourrait reconstituer une histoire familiale directement liée aux Cordeliers sur plus d’un siècle.

« Va chercher la brosse à moules ! »

Les commerçants savaient également plaisanter avec les jeunes qui traversaient les Halles.

Un garçon passait régulièrement par là pour aller au lycée Ampère.

Les marchands l’envoyaient alors chez leurs confrères demander des objets totalement imaginaires :

une « brosse à moules » ou de « l’huile de coude ».

Le jeune faisait consciencieusement le tour des commerçants.

Mais un jour, la plaisanterie prit une autre tournure.

Il rentre du lycée avec des grenouilles vivantes dans son cartable

Un commerçant lui remit cette fois… de vraies grenouilles vivantes.

Le garçon les plaça dans son cartable et les ramena chez lui.

Arrivé à la maison, il décida de les installer dans la baignoire familiale.

La réaction de sa mère est restée dans les souvenirs de la famille.

Cette anecdote est évidemment modeste face à l’histoire architecturale du bâtiment.

Mais elle raconte merveilleusement bien la proximité qui existait entre les commerçants, les habitants du quartier et les jeunes qui traversaient quotidiennement les Halles.

Des enfants traversaient les Halles simplement pour aller au lycée

Pour certains jeunes Lyonnais, les Halles n’étaient même pas une destination.

C’était un passage.

Des adolescents les traversaient pour rejoindre notamment le lycée Ampère, et les commerçants finissaient forcément par reconnaître ces jeunes qui empruntaient régulièrement les mêmes allées.

Certains souvenirs évoquent encore ces traversées quotidiennes des Cordeliers vers le lycée ou vers les équipements sportifs.

Les Halles faisaient véritablement partie de la rue.

Le café des Cordeliers faisait partie du décor

Les souvenirs dépassent également les murs de la Halle.

Le café des Cordeliers, situé tout près, revient dans plusieurs témoignages.

Un ancien employé raconte y avoir travaillé après son service militaire avant de poursuivre aux Trois Dauphins.

Un autre indique que son oncle tenait le café des Cordeliers.

Le marché et les cafés voisins formaient donc un même univers.

Le Grand Bazar et les Galeries Lafayette complétaient la promenade

Une sortie aux Halles pouvait se prolonger dans les magasins voisins.

Les souvenirs citent régulièrement le Grand Bazar, les Galeries Lafayette, Saint-Bonaventure et la rue Grenette.

Une ancienne habitante du 1, place des Cordeliers se rappelle ainsi tout ce quartier comme un ensemble particulièrement animé et commerçant.

Ce n’était pas seulement la Halle qui attirait.

Tout le quartier vivait autour d’elle.

Une ambiance parfois sale… mais que beaucoup regrettent

Il serait faux de transformer les anciennes Halles en décor parfait.

Les commentaires sont parfois très francs.

Certains les trouvaient sales, humides ou vieillissantes.

L’odeur du poisson pouvait être très forte.

Les sols étaient mouillés.

Et plusieurs personnes se souviennent également des rats.

Pourtant, les mêmes commentaires ajoutent presque immédiatement :

« Que de souvenirs ! »

C’est précisément ce paradoxe qui rend leur mémoire intéressante.

Les Halles n’étaient peut-être pas impeccables.

Mais elles étaient vivantes.

Les rats auraient envahi les alentours lors de la démolition

Plusieurs témoins affirment avoir vu énormément de rats lorsque la démolition commença.

L’un d’eux parle même, avec une formule probablement volontairement impressionnante, de « rats gros comme des chats ».

Ce témoignage ne permet évidemment pas d’établir scientifiquement leur taille ni leur nombre.

Mais la présence massive de rongeurs au moment des travaux semble avoir suffisamment marqué les témoins pour revenir dans plusieurs souvenirs indépendants.

Une pellicule de la démolition existerait encore

Un témoignage pourrait en revanche devenir une véritable découverte documentaire.

L’ancien scout ayant travaillé chez Monestier, Cullet et Coudert affirme également avoir assisté personnellement à la démolition des Halles en 1970.

Plus intéressant encore :

il dit posséder une pellicule de photographies prises ce jour-là.

Si ces négatifs ou ces tirages existent encore, ils mériteraient véritablement d’être numérisés.

Ils pourraient montrer des scènes qui ne figurent dans aucune collection photographique facilement accessible aujourd’hui.

Ce que Google ne raconte pas

L’histoire officielle nous apprend quand les Halles ont été construites et pourquoi elles ont disparu.

Mais la mémoire des Lyonnais raconte autre chose.

Elle nous dit qu’on pouvait y acheter une carpe vivante, voir des grenouilles sauter dans les rigoles, boire du vin blanc doux à l’automne, manger une gratinée à cinq heures du matin, une andouillette à neuf heures, envoyer un lycéen chercher une « brosse à moules », ou connaître un marchand simplement sous le surnom de « Gigot ».

Ce sont ces petits détails qui redonnent aujourd’hui une voix aux Halles disparues.

Et, plus de cinquante ans après leur démolition, ils montrent que les Halles des Cordeliers étaient bien davantage qu’un marché :

elles étaient un morceau de la vie quotidienne lyonnaise.

 

Sources documentaires

  • Archives municipales de Lyon, dossiers et fonds consacrés à la Halle des Cordeliers, notamment construction, permissionnaires, organisation, gestion et démolition.
  • Archives municipales de Lyon, exposition Commercer – La rue de la République, vitrine de Lyon, historique de la Halle des Cordeliers.
  • Bibliothèque municipale de Lyon – L’Influx, histoire des marchés couverts lyonnais et description architecturale des Halles des Cordeliers.
  • Bibliothèque municipale de Lyon – Guichet du Savoir, documentation historique sur l’ouverture du marché couvert en 1859.
  • Halles de Lyon Paul Bocuse, historique officiel du transfert des Cordeliers à la Part-Dieu.
  • Ville de Lyon, Halles de Lyon-Paul Bocuse.
  • Le Progrès, archives consacrées aux Halles des Cordeliers et au début de leur démolition le 7 janvier 1971.
  • Maison Rousseau, histoire de l’entreprise fondée aux Halles des Cordeliers en 1906. 
  •  

    Mémoire locale

    Compléments issus de témoignages publics et de souvenirs familiaux recueillis auprès d’habitants.

 

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