Il faut aujourd’hui un petit effort d’imagination pour reconnaître cette rue de Béthune à Lille. Pas de rue entièrement réservée aux piétons : un tramway passe au milieu des commerces, les voitures circulent et les trottoirs sont déjà noirs de monde.
Mais regardez surtout les façades.
À l’emplacement où des générations de Lillois connaîtront plus tard le célèbre restaurant Aux Moules, on trouvait autrefois quelque chose de beaucoup plus étonnant : un estaminet qui proposait également des projections cinématographiques.
Autrement dit, on pouvait boire, grignoter… et regarder des images animées.
Et ce n’est qu’un des nombreux secrets de cette rue qui fut pendant des décennies l’un des grands lieux de sortie des Lillois.
Le tramway ligne B circulait bien rue de Béthune
Le détail qui saute immédiatement aux yeux sur les photographies anciennes est évidemment le tramway.
La ligne B est l’une des plus anciennes du réseau lillois. Créée dès 1874, elle évolue plusieurs fois au cours de son histoire. Dans sa dernière période, elle dessert notamment Hellemmes, Fives, le centre de Lille et la porte de Béthune.
La rue de Béthune est parcourue en sens nord-sud par les tramways de la ligne E à partir de 1940 puis par ceux de la ligne B jusqu'en 1966. Dans l'autre sens, les voitures empruntaient notamment la rue du Molinel.
Et contrairement à un souvenir qui situe sa disparition dès 1965, la chronologie du réseau est assez précise : le dernier tramway urbain lillois circule sur la ligne B le 29 janvier 1966.
Les motrices de type 800 qui ont assuré une grande partie du service urbain jusqu'à la fin du réseau sont restées célèbres avec leur livrée verte et crème.
Voilà donc pourquoi plusieurs Lillois réclament aujourd'hui, lorsqu'une ancienne photographie est colorisée, de retrouver ce fameux tram vert et crème.
Avant Aux Moules, il y avait ici… un estaminet-cinéma
Mais le détail le plus étonnant se trouve probablement sur la gauche de certaines cartes postales anciennes.
Les recherches consacrées aux premiers cinémas lillois identifient à cet endroit un établissement qui semble avoir porté le nom d'Excelsior.
Ce n'était pas encore un cinéma comme nous l'imaginons aujourd'hui.
Il s'agissait vraisemblablement d'un estaminet proposant des séances de cinéma. Sur les documents anciens, on distingue d'ailleurs les signes caractéristiques d'un café et une enseigne liée aux projections.
À cette époque, ce mélange n'avait rien d'extraordinaire.
Les premières projections cinématographiques permanentes se sont souvent développées dans des cafés et des salles déjà existantes. La rue de Béthune, riche en estaminets, allait précisément devenir l'un des grands axes du cinéma lillois. Une histoire locale de la rue indique qu'elle accueillit son premier cinéma dès 1907 et qu'une dizaine d'établissements différents s'y succédèrent au fil du XXe siècle.
Et cet ancien cinéma deviendra Aux Moules
C'est là que l'histoire devient savoureuse.
Les documents anciens permettent de situer ce cinéma-estaminet dans le bâtiment qui accueillera ensuite l'une des adresses les plus connues de Lille :
Aux Moules.
Un site consacré au Lille d'autrefois identifie lui aussi sur une carte postale ancienne une salle de cinéma à l'emplacement occupé ensuite par le restaurant Aux Moules.
La brasserie apparaît en 1930 et devient progressivement une véritable institution lilloise. Elle restera rue de Béthune pendant plusieurs générations avant sa fermeture en 2016.
Ainsi, avant les marmites de moules et les montagnes de coquilles de la Braderie, on venait déjà dans ce bâtiment pour boire, manger… et regarder des images sur un écran.
Voilà peut-être pourquoi Aux Moules était si profond
Tous ceux qui ont connu l'ancien restaurant se rappellent son architecture particulière.
Aux Moules s'enfonçait très profondément dans l'îlot, donnant au restaurant cette impression d'être interminable lorsqu'on avançait à l'intérieur.
Le fait que le bâtiment ait auparavant accueilli un établissement de spectacle permet de mieux comprendre cette disposition, même s'il serait imprudent d'affirmer que le cinéma est à lui seul responsable de toute la forme du bâtiment.
En revanche, son passé d'estaminet-cinéma montre que ces locaux en profondeur existaient bien avant le restaurant.
Non, les façades étroites ne viennent pas d'un impôt médiéval sur les fenêtres
Une autre explication est parfois avancée : au Moyen Âge, les propriétaires auraient payé un impôt en fonction du nombre de fenêtres donnant sur la rue, ce qui aurait poussé à construire des maisons très étroites et très profondes.
L'idée est séduisante… mais il faut la nuancer sérieusement.
La France a effectivement connu une contribution sur les portes et fenêtres.
Mais elle n'est pas médiévale : elle est instituée sous le Directoire par une loi du 24 novembre 1798 et sera maintenue jusqu'en 1926. Elle dépendait du nombre d'ouvertures, non simplement de la largeur de façade.
La forme étroite et profonde de nombreuses parcelles urbaines est beaucoup plus ancienne et résulte surtout du découpage parcellaire, de la valeur de l'espace donnant sur rue et de plusieurs siècles d'évolution de la ville.
La rue de Béthune avait déjà une passion pour le cinéma
Aux Moules n'est donc qu'un épisode d'une histoire cinématographique beaucoup plus vaste.
Les souvenirs sont unanimes :
on venait parfois de loin pour aller au cinéma rue de Béthune.
Au fil du temps, plusieurs salles s'installent dans le secteur.
Des habitants se rappellent encore une époque où l'on pouvait pratiquement résumer la rue par :
les cinémas, les magasins et les moules.
L'un d'eux conserve ainsi le souvenir de trois cinémas dans la rue, entourés de petites boutiques de toutes sortes.
Le jour où toute une classe alla voir « Helga »
Un souvenir est particulièrement révélateur de l'époque.
Un ancien collégien se rappelle avoir vu au cinéma de la rue de Béthune « Helga », film allemand d'éducation sexuelle sorti dans les années 1960.
Ce qui rend son histoire amusante est la raison de cette sortie :
son professeur de sciences leur avait conseillé d'aller le voir.
Garçons et filles du collège se retrouvèrent donc ensemble dans la salle.
Un détail minuscule dans l'histoire de Lille, mais probablement impossible à retrouver dans une archive administrative.
Et juste à côté se trouvait… le Wimpy
Les années 1960 apportent également une petite révolution culinaire rue de Béthune.
Bien avant McDonald's, les Lillois découvrent Wimpy.
Pour plusieurs adolescents de l'époque, c'est leur première rencontre avec ce que l'on appellerait aujourd'hui un fast-food.
Et un détail revient encore dans les souvenirs :
le ketchup était présenté dans d'étranges bouteilles en plastique en forme de tomate.
Pour une génération habituée au jambon-beurre et aux friteries, le hamburger avait quelque chose d'exotique.
Aujourd'hui encore, certains parlent du Wimpy comme du « Mac Do des années 60 ».
À côté du Wimpy : Chez Maurice, les chemises et l'Hôtel du Commerce
Les commentaires permettent aussi de refaire presque boutique par boutique cette rue disparue.
Un ancien habitant se rappelle notamment Chez Maurice, un magasin de chemises installé près du Wimpy.
En face se trouvait, selon son souvenir, l'Hôtel du Commerce, tenu par la famille Campeas, amie de ses parents.
Ce sont précisément ces petites enseignes familiales, aujourd'hui presque impossibles à retrouver dans une recherche classique, qui formaient l'identité de la rue.
Chez Béquet, on allait chercher les sandwichs jambon-mayonnaise
Un autre souvenir concerne une charcuterie située près du Wimpy :
Chez Béquet.
Quelqu'un qui travaillait rue des Tanneurs raconte qu'avec ses collègues, ils venaient y acheter leurs sandwichs jambon-mayonnaise.
La rue de Béthune n'était donc pas seulement une destination de shopping.
C'était aussi l'endroit où l'on mangeait sur le pouce avant de retourner travailler.
Chez Leynaert, un bonhomme dans la vitrine faisait peur aux enfants
Voilà encore un souvenir qu'aucune histoire officielle de Lille ne racontera probablement.
Dans les années 1950, une enfant se rappelle du magasin Leynaert.
Dans sa vitrine se trouvait un personnage qui lui faisait peur lorsqu'elle passait devant.
Des décennies plus tard, ce n'est ni le prix des vêtements ni la façade du magasin qu'elle a retenu.
C'est ce bonhomme inquiétant derrière la vitre.
La mémoire d'une rue tient parfois à très peu de choses.
Aux Moules : dans la cave, on préparait près de 50 kilos de frites
Les témoignages concernant Aux Moules sont encore plus savoureux.
Un ancien salarié raconte avoir travaillé à la préparation des frites maison.
Et pas n'importe où :
dans la cave.
De « petites mains » épluchaient les pommes de terre et les découpaient avant qu'il ne s'occupe de leur première cuisson.
Il se souvient d'environ une cinquantaine de kilos de frites à préparer.
Pendant les services du midi et du soir, le restaurant vendait également à l'extérieur des pains-saucisses chauds.
Voilà la rue de Béthune telle qu'on ne la retrouve pas dans les guides touristiques : les cuisines en sous-sol, les sacs de pommes de terre, la friture et les clients servis jusque dans la rue.
À la Braderie, la montagne de moules faisait partie du spectacle
Et puis il y avait la Braderie de Lille.
Aux Moules était devenu célèbre pour l'énorme tas de coquilles vides accumulé devant le restaurant au fur et à mesure du week-end.
Un ancien salarié raconte qu'à 22 ans il travaillait là pendant la Braderie et se souvient de cette « montagne » de coquilles qui finissait, dit-il, jusque dans les pages de La Voix du Nord.
Cette tradition est suffisamment connue pour apparaître également dans les sources consacrées à la rue : le tas de moules géant d'Aux Moules était devenu l'une des images emblématiques de la Braderie.
Les Galeries Ariel : parfumerie, cinémas et passage vers la rue des Fossés
Les souvenirs des années 1970 donnent encore une autre image du quartier.
Vers 1976, une ancienne employée se rappelle les Galeries Ariel.
Elle y situe :
une parfumerie,
deux ou trois salles de cinéma,
puis, au fond de la galerie, une sortie donnant rue des Fossés.
Et une fois cette sortie franchie, sur la gauche, se trouvait un restaurant appelé La Chouette, où elle travaillait comme serveuse.
C'est toute une circulation intérieure aujourd'hui oubliée qui réapparaît ainsi : on pouvait entrer par le secteur de la rue de Béthune, traverser une galerie commerçante et ressortir rue des Fossés.
« Le Béthune » : le café où les étudiants faisaient parfois la fermeture
Autre adresse disparue : le café Le Béthune.
Un ancien étudiant raconte y être allé presque chaque soir avec le même copain.
Ils étaient devenus tellement familiers des lieux que les serveurs étaient devenus leurs amis.
Et certaines soirées se terminaient par la fermeture du café… parfois légèrement prolongée au-delà de l'heure prévue.
Là encore, rue de Béthune était autant une rue commerçante qu'un lieu de sociabilité.
Un restaurant appelé La Chouette et une pizzeria au feu de bois
Les alentours fourmillaient également d'adresses dont seuls les anciens semblent encore se rappeler précisément.
À l'une des extrémités d'une petite rue voisine, un ancien employé évoque ainsi une pizzeria au feu de bois :
Chez Armand, également surnommé « Armand le Magnifique ».
Il raconte y avoir travaillé, tandis qu'un autre couple se souvient des bonnes soirées passées dans l'établissement.
Ces petites adresses participaient autant que les grandes enseignes à l'atmosphère du centre-ville.
En 1974, la rue de Béthune bascule dans une autre époque
Puis vient le grand changement.
En 1974, Lille décide de rendre la rue de Béthune et la rue Neuve piétonnes.
Les archives municipales les présentent comme les deux premières grandes artères lilloises à bénéficier de cette suppression de la circulation automobile.
Le changement suscite alors des inquiétudes.
Certains commerçants craignent que l'absence des voitures entraîne une baisse de fréquentation.
L'histoire leur donnera plutôt tort : la rue de Béthune va rester pendant longtemps l'un des principaux axes commerçants de Lille.
L'aménagement définitif du secteur piétonnier sera officiellement inauguré en février 1976.
Les fameux pavés en « écailles » ont eux aussi laissé un souvenir
La transformation n'a pas seulement consisté à interdire les automobiles.
Le revêtement de la rue change.
Une habitante se souvient encore d'avoir regardé travailler les paveurs qui posaient les pierres selon ce qu'elle appelle « en écaille à la vénitienne ».
Une autre pense se souvenir que ces artisans étaient italiens et parle d'un « travail admirable ».
Les documents municipaux apportent une précision intéressante : ils désignent officiellement ce dessin comme une « mosaïque en queue de paon », motif qui sera ensuite prolongé dans la rue du Sec-Arembault.
La mémoire des habitants et les archives se rejoignent donc ici presque parfaitement.
Rue de Béthune : une rue que beaucoup venaient voir de loin
Les témoignages disent aussi quelque chose de l'attractivité de Lille à cette époque.
On ne fréquentait pas seulement la rue lorsqu'on habitait le centre.
Certains venaient de loin pour ses cinémas.
Une ancienne visiteuse raconte qu'elle prenait le train depuis Béthune et arrivait directement dans le centre pour profiter des magasins, notamment Bidule et Benetton.
Pour les adolescents du Nord et du Pas-de-Calais, une journée à Lille pouvait alors signifier :
cinéma, vitrines, Wimpy, Bidule… puis peut-être moules-frites avant de reprendre le train.
Une rue qui concentrait cinéma, commerce et restauration
C'est finalement ce qui rend la rue de Béthune de ces années si particulière.
Sur quelques centaines de mètres cohabitaient :
le tramway, plusieurs cinémas, Wimpy, Aux Moules, des cafés, des restaurants, des boutiques de mode, des galeries commerciales et des dizaines de petits commerces.
Le jour, on venait faire les magasins.
Le soir, on allait au cinéma.
Entre les deux, on mangeait une frite, un hamburger ou des moules.
Et pendant la Braderie, la rue devenait presque un spectacle à elle seule.
Et si le bâtiment d'Aux Moules avait pu parler…
Son histoire résume finalement assez bien celle de toute la rue.
Au début du XXe siècle, on y trouve probablement un estaminet-cinéma.
À partir de 1930, le lieu devient Aux Moules.
Pendant des décennies, on y sert des milliers de repas, on prépare les pommes de terre dans la cave et, chaque septembre, une montagne de coquilles envahit le trottoir.
Puis l'institution ferme en 2016, après plusieurs générations d'exploitation.
Aujourd'hui, il reste les photographies.
Et surtout les souvenirs.
Car derrière une vieille photo de tramway rue de Béthune se cache finalement plus d'un siècle de vie lilloise.
Questions aux lecteurs
Qui a connu l'ancien estaminet-cinéma ou possède une autre photo de sa façade avant l'arrivée d'Aux Moules ?
Qui se souvient du Wimpy, de Chez Maurice, Chez Béquet, Leynaert, Bidule, des Galeries Ariel ou de La Chouette ?
Avez-vous connu quelqu'un qui travaillait à Aux Moules, dans les cuisines, à la cave ou pendant la Braderie ?
Et surtout : qui possède des photographies de la rue de Béthune avant sa piétonnisation de 1974, avec le tram B vert et crème ?
Sources documentaires
- Archives municipales de Lille, documents consacrés à la piétonnisation de la rue de Béthune et du centre-ville.
- Photothèque de la Ville de Lille, collections anciennes de la rue de Béthune.
- Cinémathèque des Hauts-de-France, recherches sur l'ancien cinéma-estaminet de la rue de Béthune.
- Lille d'Antan, cartes postales anciennes de la rue de Béthune.
- Documentation historique du réseau des Tramways électriques de Lille et de sa banlieue.
- 20 Minutes Lille, archives consacrées à la fermeture d'Aux Moules en 2016.
- Documentation fiscale historique du ministère de l'Économie sur la contribution des portes et fenêtres.
Mémoire locale
Compléments issus de témoignages publics et de souvenirs familiaux recueillis auprès d’habitants.
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